Ce jour d’août 2019, l’eau près du monastère de Morača ressemblait moins que jamais à une force élémentaire. Les murs blancs se dressaient entre verdure et pierre, la rivière suivait son cours en contrebas, et nous étions de simples voyageurs venus voir l’un des plus anciens monastères du Monténégro. À l’époque, tout semblait séparé : ici l’histoire, un peu plus loin les montagnes, puis un canyon, un pont, un nouvel arrêt de bus.
Des années plus tard, en reprenant les photographies, j’ai vu un autre itinéraire. Presque toute cette journée, nous avions voyagé au bord de l’eau : la Morača, puis une route coincée entre la rivière et la roche, la Tara creusant un canyon profond, le pont au-dessus d’elle, et enfin la Piva, où l’être humain ne cherchait plus seulement un passage commode dans un paysage existant mais modifiait la rivière elle-même et créait une nouvelle ligne de rivage.
C’était devenu une histoire de l’eau qui, d’abord, existe à côté des hommes, puis entre dans leur foi et leur pensée, révèle peu à peu ses lois à la science et finit par entrer dans le calcul d’ingénierie. Pourtant, l’idée ancienne de « force élémentaire » n’a jamais vraiment quitté notre langage.
L’eau au pied des murs de Morača
Le monastère de Morača se tient ici depuis le XIIIe siècle. Son église principale, dédiée à la Dormition de la Vierge, fut construite en 1251–1252 sur l’ordre du prince Stefan, fils de Vukan et petit-fils de Stefan Nemanja. Peu après la construction, les murs de pierre furent couverts de peintures. Il reste peu de ce décor originel : une grande partie a disparu, tandis que les fragments les plus connus du XIIIe siècle subsistent dans le diaconicon, où se déploie un cycle consacré au prophète Élie [1].
L’une des scènes les plus célèbres montre un corbeau apportant de la nourriture à Élie. Dans le récit biblique, le prophète se cache près du torrent de Kerith pendant une sécheresse et y boit jusqu’à ce que le cours d’eau s’assèche. L’office du tourisme de Kolašin présente Le corbeau nourrit le prophète Élie comme la plus ancienne et l’une des fresques les plus connues de Morača [2].
Les photographies librement réutilisables du cycle d’Élie lui-même sont rares. Les deux images ci-dessous montrent des peintures plus tardives du complexe de Morača : des fresques du XVIIe siècle dans la chapelle Saint-Nicolas et le Jugement dernier des XVIe–XVIIe siècles sur le portail de l’église. Elles appartiennent à une autre époque, mais elles montrent à quel point la peinture est ici littéralement intégrée à l’architecture.
À l’extérieur, la vraie Morača continue de couler. À l’intérieur, la mémoire d’un autre torrent dure depuis plus de sept siècles. Ce voisinage n’a presque pas besoin d’être expliqué : l’eau accompagne la vie humaine depuis trop longtemps pour rester une simple matière. Une source entretenait la vie ; une rivière séparait des rives tout en reliant les villages ; la mer nourrissait les hommes et leur rappelait parfois sa puissance ; les récoltes dépendaient de la pluie.
Le christianisme ne transforme pas la rivière en divinité. La nature reste création, mais l’eau conserve un langage symbolique très riche. Dans le baptême orthodoxe, l’immersion est associée à l’abandon d’un état ancien et au début d’une vie nouvelle ; l’eau matérielle est à la fois un élément du rite et une image du passage [3].
La rivière, elle, poursuit son cours sans se soucier de nos métaphores. Peu à peu, l’être humain commence à lui poser une autre question : pourquoi se comporte-t-elle ainsi ?
Du symbole à l’explication
C’est un bon endroit pour se souvenir de Thalès de Milet. Aucun de ses propres écrits ne nous est parvenu, si bien que ses idées doivent être reconstruites à partir de témoignages postérieurs, surtout celui d’Aristote. Malgré cela, la tradition associe de manière assez constante Thalès à l’idée de l’eau comme archē, principe premier de la nature [4].
Pour la science moderne, cette réponse appartient depuis longtemps à l’histoire de la pensée. Plus intéressant est le changement dans la manière de poser la question : les causes des phénomènes naturels commencent à être cherchées dans la nature observable. Si une rivière déborde, on peut demander d’où vient l’eau, combien de pluie est tombée, comment la vallée est organisée et pourquoi l’écoulement est devenu si rapide. Un grand mystère se transforme progressivement en une multitude de questions plus précises, auxquelles on peut répondre par l’observation, la mesure et la comparaison.
Des siècles plus tard, les sciences naturelles naîtront de cette habitude de regarder le monde. Aujourd’hui, l’eau se mesure de façon très prosaïque : mètres cubes par seconde, millimètres de précipitations, vitesse du courant, niveaux d’eau. Des satellites observent les bassins versants, des modèles mathématiques calculent les crues et des ingénieurs évaluent la charge que l’eau exercera sur un ouvrage avant même sa construction.
L’eau, sans surprise, n’a tiré aucune conclusion philosophique en deux millénaires et demi. L’observateur, en revanche, s’est doté d’une impressionnante collection d’instruments.
Une route dans la pierre
Après Morača, la route ramène très vite l’esprit de la philosophie antique à ce qui se trouve directement derrière la vitre de la voiture.
Une grande partie des Dinarides est formée d’épaisses séries carbonatées. L’eau dissout le calcaire, pénètre dans les fractures, disparaît sous terre et réapparaît dans des sources. C’est ainsi que se développe l’univers karstique, avec ses grottes, ses pertes, ses rivières souterraines et ses profondes vallées fluviales.
La rivière agit aussi de manière plus visible : elle approfondit son lit, transporte des débris et sape les pentes. Les versants répondent par des éboulis et des chutes de pierres. Tectonique, climat, gélifraction et héritage des anciens glaciers participent au même processus. Un manuel peut séparer soigneusement tous ces mécanismes en chapitres ; dans les montagnes, ils agissent en même temps.
La route ressemble donc à un long compromis entre la géologie et l’obstination humaine. La pente laisse un peu de place, l’ingénieur trouve une ligne pour la chaussée, puis la montagne se referme et il faut chercher un autre passage. Plus au nord, l’échelle ne cesse de grandir, jusqu’à ce que la Tara apparaisse enfin très loin en contrebas.
Tara : l’eau, la forêt et le temps
Vue d’en haut, la rivière paraît presque immobile. Les falaises semblent éternelles et, entre elles, s’étend la forêt, dense et sombre par endroits, ailleurs interrompue par le calcaire nu.
Il me semble que notre guide nous avait montré le pin noir. Des années plus tard, la mémoire n’est guère une clé botanique fiable, mais cette fois elle semble avoir résisté à la vérification. L’UNESCO cite le pin noir d’Illyrie Pinus nigra illyrica dans la réserve de biosphère du bassin de la Tara ; les hêtraies sont également importantes dans les étages altitudinaux, avec d’autres pins de montagne plus haut [5].
L’eau, la forêt et la pierre composent un même paysage tout en vivant selon des temporalités très différentes. Un arbre peut survivre à plusieurs générations humaines. Une paroi rocheuse paraît inchangée à l’échelle d’une vie politique. La rivière se transforme à chaque seconde et, en même temps, reste la même rivière pendant des millénaires.
Nous appelons volontiers « élément déchaîné » une crue, une tempête ou un éboulement. Le lent travail des mêmes forces naturelles, nous l’appelons paysage. C’est peut-être l’une des raisons pour lesquelles les montagnes donnent si facilement une illusion d’immobilité.
Et c’est au-dessus du résultat de cette immense durée naturelle que l’être humain a fini par faire passer une route.
Cinq arches au-dessus du temps géologique
Le pont de Đurđevića Tara fut construit en 1938–1940 d’après le projet de l’ingénieur Mijat Trojanović. Cinq arches en béton armé franchissaient le canyon ; la travée principale mesurait 116 mètres. À son achèvement, l’ouvrage était considéré comme le plus grand pont routier en béton armé de ce type en Europe [6].
Pendant des millénaires, la gorge avait imposé l’endroit où une route devait s’arrêter. Cinq arches de béton l’ont un jour prolongée. Il y a là quelque chose de très beau dans l’ingénierie : elle annule rarement la géographie. La montagne reste une montagne, la rivière continue de couler en bas, et la distance entre les deux rives ne disparaît pas. Une nouvelle ligne apparaît simplement dans l’espace là où il n’y en avait aucune auparavant.
En 2019, deux tyroliennes fonctionnaient déjà près du pont. J’ai choisi la plus courte. Avant le départ, on a juste le temps de regarder en bas et de se préparer à la hauteur, à la vitesse et, croit-on, à une respectable dose de sensations fortes. Puis on vous lâche et, presque aussitôt, quelqu’un vous réceptionne sur l’autre rive.
Je n’ai presque pas eu le temps d’avoir peur. Le canyon s’est formé sur une échelle de temps difficile à imaginer ; il m’a fallu quelques secondes pour le traverser. Ce fut une leçon de géographie étonnamment efficace.
Sur l’autre rive se trouve un monument à l’ingénieur Lazar Jauković. Et là, le pont cesse brusquement d’être seulement un ouvrage d’art.
Pourquoi faire sauter un pont presque neuf ?
Aujourd’hui, le pont est entouré de bus touristiques, de cafés, de belvédères et de tyroliennes. Il est difficile d’imaginer que, deux ans seulement après la fin des travaux, son sort se décidait pour des raisons tout autres. Pour comprendre pourquoi un ingénieur ayant participé à la construction a dû mettre hors service une partie d’un ouvrage presque neuf, il faut quitter un instant le canyon pour l’histoire des Balkans.
Peu de voyageurs russes savent précisément ce qui s’est passé ici en 1941–1942. Dans la mémoire collective, la Yougoslavie est plus souvent associée, de manière vague, aux partisans de Tito ou bien aux guerres des années 1990. Entre ces deux images disparaît l’une des périodes les plus complexes de la Seconde Guerre mondiale.
Le 6 avril 1941, l’Allemagne nazie et ses alliés envahissent le Royaume de Yougoslavie. Le pays est vaincu en quelques semaines et partagé entre les puissances de l’Axe et des régimes dépendants. Le Monténégro se retrouve dans la zone d’occupation de l’Italie fasciste de Mussolini, dont les troupes contrôlent le territoire lorsqu’une vaste insurrection éclate ici à l’été 1941. La résistance se divise rapidement. Les partisans communistes de Josip Broz Tito poursuivent la lutte armée contre les occupants et la relient à la future organisation socialiste de la Yougoslavie. Une autre grande force est constituée par les Tchetniks, attachés à la monarchie et à l’ancien ordre yougoslave. Le mouvement est hétérogène ; avec le développement du conflit intérieur, certains de ses commandants au Monténégro en viennent à considérer les partisans comme l’ennemi principal et concluent en 1942 des accords avec les autorités italiennes, recevant du ravitaillement et participant à des opérations communes contre les partisans. Le schéma habituel « occupants contre résistance » explique donc ici beaucoup moins qu’il n’y paraît. Sur le même territoire se déroulent simultanément la lutte contre les puissances de l’Axe, un conflit armé intérieur et une querelle sur ce que sera la Yougoslavie après la guerre [7][8].
L’histoire du pont devient alors plus claire. Le 6 mai 1942, les partisans mettent le passage hors service. Lazar Jauković avait participé à la construction et connaissait bien la structure ; seule la petite travée arquée d’extrémité, longue d’environ 44 mètres, fut détruite. L’essentiel de l’ouvrage complexe resta intact, mais le franchissement du canyon devint impossible. La chronique d’archives relie directement l’opération à l’interruption de la liaison Pljevlja–Nikšić [9][6].
Jauković fut ensuite capturé et exécuté près du pont. Après la guerre, la partie détruite fut reconstruite. Le récit est souvent rendu plus romantique, comme si l’ingénieur avait détruit « son pont », alors que le projet était celui de Mijat Trojanović et que Jauković n’était que l’un des spécialistes ayant participé à la construction [6].
La réalité n’en perd rien. La rivière séparait les rives selon les lois de la nature. La guerre les a séparées par décision humaine.
Piva : quand la rivière elle-même change
Après la Tara, la route longe de nouveau l’eau, mais l’image change peu à peu. La Piva apparaît entre les montagnes comme une longue bande d’eau bleu-vert. Les rives disparaissent derrière les courbes, la surface reflète les versants, et la première impression est presque inévitable : encore un magnifique lac de montagne monténégrin.
Sauf que sa ligne de rivage actuelle est toute récente.
Le lac de Piva est un réservoir créé par le barrage de la centrale hydroélectrique de Mratinje. Il s’étire sur plus de 30 kilomètres, couvre environ 13,2 kilomètres carrés et contient près de 880 millions de mètres cubes d’eau. Le barrage-voûte en béton mesure environ 220 mètres de haut, et le niveau du réservoir peut varier de plusieurs dizaines de mètres [10].
Sur la Tara, l’être humain avait posé un ouvrage au-dessus d’un paysage existant. Ici, il a modifié le paysage lui-même.
Le long de l’eau, la route s’accroche tantôt à la pente, tantôt disparaît dans un tunnel. La montagne n’a laissé aucune place à la route en surface ; l’être humain l’a donc conduite à l’intérieur.
Et là, pour un voyageur russophone, surgit une association qu’aucun hydrologue n’avait prévue. Le nom de la rivière sonne étrangement familier : Piva.
La plaisanterie facile vient d’abord. Puis l’histoire linguistique se révèle plus intéressante que la plaisanterie. Le mot russe pivo, « bière », remonte à un mot proto-slave lié au verbe piti, « boire » ; à l’origine, il avait le sens plus général de boisson [11]. L’hydronymie sud-slave connaît aussi une hypothèse reliant le nom de la rivière Piva à cette même racine piti. Des chercheurs l’ont rapprochée de la Pivka slovène et de l’hydrologie karstique, où l’eau peut disparaître dans la roche avant de réapparaître plus loin [12].
Traduire Piva simplement par « eau » serait donc trop audacieux, tandis que relier directement la rivière à un verre de bière moderne serait beaucoup trop littéral. Mais, quelque part dans la profondeur de la langue, la rivière et le mot familier se rencontrent peut-être autour d’un geste humain très ancien : boire.
Après le karst, les barrages et des centaines de millions de mètres cubes d’eau, cette digression linguistique ressemble presque à une pause bien méritée.
Le monastère qui a dû s’éloigner de l’eau
Le nouveau lac avait un coût que l’on ne voit pas sur une carte hydrologique. Le vieux monastère de Piva se trouvait dans la future zone d’inondation.
L’église de la Dormition fut construite entre 1573 et 1586. Lorsque le projet hydroélectrique progressa au XXe siècle, il devint clair que le site originel disparaîtrait sous l’eau. Le monastère fut préservé en le déplaçant d’environ deux kilomètres. Les travaux s’achevèrent en 1982 ; environ 1 260 mètres carrés de peintures murales furent déposés, puis replacés dans le nouvel emplacement [13].
Morača et Piva deviennent ainsi, de manière inattendue, les deux extrémités d’une même histoire. À Morača, le monastère avait existé pendant des siècles dans une vallée fluviale naturelle : l’architecture et la vie religieuse s’étaient adaptées au lieu. À Piva, c’est d’abord la vallée elle-même qui fut transformée, puis le monastère dut suivre la nouvelle géographie.
Ici, le calcul d’ingénierie rencontre une question pour laquelle aucune variable particulière n’existe dans la formule : que jugeons-nous assez précieux dans l’ancien monde pour vouloir le préserver ? La réponse devint très matérielle : des murs, des pierres et 1 260 mètres carrés de peintures.
Quand un paysage calme change d’échelle
Après les ponts, les tunnels et le barrage, on peut facilement mesurer à quel point l’être humain s’est éloigné de l’ancienne peur des forces naturelles. Nous calculons des structures, régulons les débits, observons des glaciers depuis l’espace, suivons les mouvements de versants et construisons des modèles permettant de tester à l’avance des scénarios dangereux. Ce n’est pas une illusion de contrôle : l’ingénierie, la prévision et les systèmes d’alerte précoce sauvent réellement des vies.
Mais une vallée de montagne obéit rarement à un seul processus. La glace est liée à la roche, la pente au chenal, les précipitations au niveau de l’eau. Parfois, plusieurs phénomènes bien connus s’enchaînent plus vite que les protections humaines ne peuvent réagir. Alors le vieux langage de la « force élémentaire », que les calculs et les instruments semblaient avoir relégué au passé, redevient pertinent.
Kolka, 2002
Le 20 septembre 2002, un important effondrement de glace et de roche se produisit sur le versant nord du mont Dzhimara, en Ossétie du Nord. La masse de glace et de roche frappa le glacier Kolka, après quoi un immense écoulement dévala la vallée du Genaldon. La glace et les débris remplirent environ 18 kilomètres de vallée ; au moins 125 personnes furent tuées. Pour des millions de Russes, la catastrophe de Karmadon reste inséparable du nom de Sergueï Bodrov et de l’équipe du film Le Messager [14].
La tragédie fut suivie d’un important travail scientifique. Les géographes Dmitri Petrakov, Sergueï Tchernomorets et Olga Toutoubalina revinrent à plusieurs reprises à Karmadon, comparèrent les observations de terrain aux images satellites et reconstituèrent la succession des événements. Le long article de la NASA consacré à leurs recherches décrit les premières expéditions avec des récepteurs GPS, du matériel topographique simple et des appareils photo, puis l’utilisation de données de télédétection qui permirent de voir les transformations de toute la vallée [14].
Un seuil important avait été franchi : la catastrophe ne pouvait plus être empêchée, mais son mécanisme devenait de plus en plus intelligible. Le satellite avait montré ce qui s’était produit d’en haut ; le travail de terrain permettait de lire les traces de l’événement au sol.
Vingt-quatre ans plus tard, une classe de risque comparable revenait au centre de l’attention, cette fois dans l’Himalaya.
Himalaya, 2026
Le 26 août 2026, un important effondrement se produisit en haute montagne près de la frontière entre le Népal et le Tibet. Selon la reconstruction préliminaire rapportée par Reuters, la partie inférieure d’un glacier céda et une masse de glace, de roche et de matériaux meubles chuta d’environ 1 200 mètres avant de rejoindre le réseau fluvial. Par endroits, le niveau de l’eau monta d’environ neuf mètres en une demi-heure, et l’écoulement détruisit des villages, des routes, des ponts et des infrastructures hydroélectriques [15].
La ressemblance avec Kolka ne signifie pas que les mécanismes aient été identiques. Chaque catastrophe dépend de sa géologie, de son relief, du volume de glace et d’eau et des conditions de pente. Ce qui est familier, c’est la transition : un événement local, très haut en montagne, entraîne d’autres matériaux, rejoint une vallée fluviale et devient une catastrophe beaucoup plus loin en aval.
Au 4 septembre, plus de 1 250 morts avaient été signalés et plus de 4 200 personnes étaient portées disparues. Les données satellitaires servaient à identifier la zone source et à suivre les conséquences, tandis que les nouveaux lacs formés en amont étaient considérés comme des sources possibles de nouvelles inondations [16].
C’est ici que la comparaison avec 2002 devient particulièrement révélatrice. En un quart de siècle, nous avons appris à voir plus tôt les événements, à reconstruire plus vite leurs causes et à créer des systèmes d’alerte fonctionnant presque en temps réel. Le domaine du risque connu, où nous pouvons mesurer, modéliser et nous préparer, s’est énormément élargi. À côté demeure un domaine d’incertitude, surtout lorsque plusieurs processus naturels se combinent en une chaîne qui se développe très rapidement.
La nature, elle, ne rivalise pas avec nous. C’est nous qui avons inventé cette compétition.
Quand savoir devient choisir
Si l’on reparcourt mentalement l’itinéraire, une séquence intéressante apparaît. À Morača, l’eau entre dans un récit religieux ancien tout en coulant dans une vallée de montagne parfaitement réelle. Plus loin, elle se révèle comme une force géologique : elle dissout le calcaire, transporte des matériaux, approfondit les chenaux et, avec d’autres processus, crée le relief que les voyageurs admirent aujourd’hui.
Sur la Tara, l’être humain intervient de manière visible dans cette scène. Le canyon reste, la rivière continue de couler en bas, mais un pont apparaît au-dessus de la gorge. La géographie pose un obstacle ; le savoir d’ingénierie trace une nouvelle ligne par-dessus. À Piva, l’échelle change encore : le barrage relève le niveau de l’eau, modifie le régime du fleuve et redessine les rives. Un vaste réservoir apparaît, et les routes s’adaptent à un paysage devenu en partie une création humaine.
Puis apparaissent les limites d’une question purement technique. Un barrage peut être calculé. Le futur niveau de l’eau aussi. Mais le calcul seul ne peut décider quoi faire d’un monastère du XVIe siècle situé dans la zone d’inondation. Le choix de le préserver, de le démonter, de le déplacer puis de le reconstruire avec ses peintures relève d’un jugement humain sur la valeur du passé.
La connaissance de la nature change donc également la nature de nos décisions. Plus nous pouvons agir, plus souvent nous devons demander non seulement comment transformer un lieu, mais pourquoi, à quel prix et ce qui ne doit pas disparaître. L’eau reste une réalité physique soumise aux mêmes lois qu’elle soit regardée par un moine, un géographe ou un ingénieur. Ce qui change, c’est l’étendue des questions que l’être humain devient capable de se poser.
C’est peut-être pour cela que j’aime de plus en plus regarder la géographie à côté de l’histoire et de la religion. Le monde matériel devient plus intelligible lorsque l’on sait non seulement de quelles roches est faite une montagne ou où l’eau disparaît sous terre, mais aussi pourquoi les hommes ont choisi certains lieux pour leurs églises, leurs routes et leurs villages, ce qu’ils ont voulu préserver et quelles significations ils ont attachées au paysage naturel.
Un autre jour du même voyage, je suis arrivé à Ostrog. Là, la relation est encore plus immédiate : le monastère semble entrer dans la paroi calcaire elle-même, tandis que le karst, les eaux souterraines, le relief vertical et la foi humaine occupent presque le même espace. Mais c’est déjà une autre grande histoire.
La présente histoire a commencé avec une eau calme près de Morača et s’est terminée par une question qui ne m’était pas venue à l’esprit au début de la journée : quelle part du paysage qui nous entoure appartient à la nature, quelle part a été faite par l’homme, et peut-on réellement tracer une frontière nette entre les deux ?
C’est peut-être une raison suffisante pour revenir, quelques années plus tard, à de vieilles photographies.
